En octobre dernier, Bull co-organisait avec le CIGREF, l’ANDSI et le Club CIO le premier « Open CIO Summit », dans le cadre de l’Open World Forum, principal événement mondial rassemblant les décideurs pour débattre de l’impact technologique, économique et sociétal du numérique ouvert. L’objectif : créer un sommet de l’Open Source ‘par les DSI, pour les DSI’, afin de partager expériences et bonnes pratiques. A l’occasion de la publication des conclusions de ce sommet, Boris Auché, Bull Services, co-fondateur de l’Open CIO Summit, revient sur le niveau d’adoption de l’Open Source par les DSI.
Depuis des années, vous accompagnez des DSI sur leurs projets Open Source. Quel est le niveau d’adoption ?
Aujourd’hui, l’Open Source est arrivé à maturité. La plupart des DSI l’ont déjà essayé sur une maquette ou un projet. Ils ont pu apprécier ses atouts et ses limites. Ils ont pris la mesure entre les promesses marketing et la réalité de l’expérience. La communauté informatique est maintenant sortie des débats idéologiques, pour entrer dans une démarche pragmatique : « où l’Open Source pourra-t-il me servir au mieux ? » Bref, l’Open Source a définitivement franchi le fossé qui sépare les pionniers de la majorité des utilisateurs, au moins sur certaines couches d’infrastructure.
L’Open CIO Summit en est un bon témoin : nous sommes passés de l’évangélisation à la confrontation des expériences. L’Open Source s’est installé subrepticement, au cœur des systèmes d’information. Il est présent et demandé dans la plupart des cahiers des charges, y compris et de plus en plus dans le secteur privé. Ce n’est plus seulement le choix du secteur public. Bien sûr, il se trouve encore quelques DSI réfractaires, mais la plupart ne le considèrent plus comme un choix marginal. C’est même le socle du SI. Invisible, mais bien présent. C’est la raison pour laquelle il se banalise : Il est embarqué dans le moteur de multiples solutions d’éditeurs, SaaS ou Cloud Computing. Oracle, WebSphere ou Google sont truffés d’Open Source. Aujourd’hui chez nos clients, la plupart des nouveaux projets intègrent des solutions Open Source.
Ce succès a-t-il une influence sur l’écosystème Open Source lui-même et ses évolutions ?
C’est même un défi pour la définition du domaine. Parler aujourd’hui de ’92% de pénétration de l’Open Source dans les entreprises’ n’a plus vraiment de sens. Que mesure-t-on ? D’une certaine façon, il faudrait réinventer la mesure de l’usage de l’Open Source, comme certains proposent de réinventer la mesure du bonheur. Comme l’a dit l’un des DSI lors de l’Open CIO Summit : « l’Open Source, c’est comme les radios libres : elles font partie du paysage, mais on ne les appelle plus comme cela ». Les anciennes radios ont réinventé leurs modèles, en créant elles-mêmes leurs propres radios libres, et certaines radios libres sont devenues comme les radios d’origine. Par analogie, c’est aussi ce qui se passe sur la TNT ou la télévision sur Internet. Ce qui est intéressant, c’est l’impact sur l’écosystème. Que font les éditeurs propriétaires ? Soit ils s’opposent frontalement au mouvement (de plus en plus difficilement), soit ils s’adaptent en intégrant le libre. Le meilleur exemple est Microsoft, qui a compris qu’il valait mieux prendre la vague de travers, voire surfer dessus. Réciproquement, la frontière Open Source / Propriétaire s’estompe. Aujourd’hui, certains produits Open Source sont plus chers que leurs concurrents propriétaires. Ce sera un défi du modèle Open Source dans les années à venir : savoir gérer la croissance dans le respect de ses valeurs fondatrices. Savoir naviguer entre Open Source communautaire originel et Open Source commercial. Il y a un risque dans les deux cas : d’une part la capacité des solutions Open Source à satisfaire aux exigences d’ergonomie et de facilité d’emploi ; d’autre part le risque de décevoir bien des DSI en termes de prix. Un juste milieu est à trouver.
Le CIO Summit a mis en avant le rôle majeur de l’Open Source comme moteur d’innovation et de souveraineté : un moyen de reprendre le contrôle de son Système d’information. Est-ce votre perception de terrain ?
Chez Bull, nous en sommes convaincus. C’est pourquoi, nous avons mis l’Open Source et l’interopérabilité au cœur de notre stratégie d’Architecte d’un monde ouvert®. Dans un monde qui se globalise les entreprises doivent innover pour différencier leurs offres et séduire. L’écosystème Open Source apporte, par son effet vibrionnant, une dynamique d’innovation qui se caractérise par les 4000 nouveaux projets qui naissent chaque mois sur sourceforge.net, la matrice des projets Open Source. Notre enjeu, c’est notre capacité à intégrer et assembler des composants et des solutions Open Source pour développer des solutions spécifiques et personnalisées, innovantes pour le métier, puissantes, sûres, pour permettre à nos clients de « faire la différence ». Par sa modularité, son respect des standards, ses multiples briques disponibles, l’Open Source est un formidable “ouvre-boîte à idées”. C’est un puissant moyen de faire du sur-mesure de masse, accessible aux entreprises de toutes tailles. Avec l’Open Source, le sur-mesure n’est plus réservé au haut de gamme. Par ailleurs, l’Open Source est aussi un formidable levier pour le haut de gamme : nous en avons nous-mêmes l’expérience avec nos supercalculateurs bullx™ – dont les logiciels sont basés sur de l’Open Source – classés en 2009 meilleurs supercalculateurs au monde par les américains.
Alors quelles sont selon vous les clés du succès avec l’Open Source ?
Pour réussir, deux leviers sont critiques. Le premier est de n’être pas dogmatique. Il faut savoir mixer Open Source et Propriétaire, au cas par cas, selon les besoins. Aujourd’hui, le « Tout Open Source » n’est pas adapté à toutes les problématiques de nos clients. Bull a, dès le départ, choisi cette voie de savoir ‘capter l’intelligence du monde’, choisir les meilleurs composants pour bâtir la meilleure solution propre à chaque contexte. Le second levier est de contribuer à l’écosystème. Face à l’Open Source, certains s’opposent, d’autres pillent. Nous privilégions une troisième voie : la contribution. L’Open Source n’est viable que si les grands acteurs aussi s’engagent et investissent, en mettant à disposition leur R&D, leur savoir-faire technologique, leur réseau de partenaires. C’est ce que nous faisons chez Bull en multipliant les contributions R&D (Linux, Java, OW2, JBoss /Red Hat…), en généralisant largement l’usage de l’Open Source dans nos centres de services (basés sur le principe du Virtual Shore™), en aidant nos clients à intégrer de l’Open Source dans leurs SI, et en supportant l’usage de l’Open Source au travers de notre réseau de partenaires : Intel, EMC, Microsoft, Oracle, SAP…
L’Open Source a beaucoup évolué. Pour les DSI, quels sont les enjeux de demain ?
Tout d’abord, l’utiliser plus systématiquement! Ou encore identifier clairement les cas d’usage dont ils n’auraient pas connaissance dans leurs services ! L’Open Source est entré dans les mœurs. Il n’est pas encore généralisé partout ; aussi y a-t-il là pour eux un vrai levier d’innovation et de compétitivité dans les prochaines années. S’il est nécessaire de prendre en compte les questions de sécurité ou de risques légaux comme dans tout projet, il ne faut pas surestimer ces risques. A contrario, il faut savoir prendre en compte d’autres enjeux, notamment ceux liés à l’exploitation (trop souvent oubliée) ou à l’ergonomie utilisateur, en accompagnant le changement et en bridant parfois les fonctionnalités qui pourraient conduire à des difficultés. Les DSI doivent aussi développer une expertise du mode de travail communautaire. Cela les conduit parfois à changer de visage avec un mode collaboratif plus horizontal que vertical, avec la prise en compte des collaborateurs « digital natives ». Pour réussir, mieux vaut s’appuyer sur une bonne expérience de l’Open Source, mettre en place les méthodologies adaptées pour déployer des solutions packagées, contrôlées, efficaces, et savoir gérer le changement. Au bout du chemin, l’usage de l’Open Source est une question de gestion de risque, comme tout projet informatique. C’est là qu’une expertise d’intégrateur est utile, et c’est ce que nous apportons à nos clients.
Enfin, si vous deviez choisir une tendance clé pour l’avenir de l’Open Source, quelle serait-elle ?
Aujourd’hui, la plupart des DSI veut simplement utiliser l’Open Source pour accélérer leurs développements et réduire leurs coûts. L’un de nos clients a appelé cela « l’usage capitalistique de l’Open Source », usage fondé sur un rationnel financier. D’autres veulent aller plus loin, contribuer, voire créer des solutions ouvertes. Même s’ils sont encore très minoritaires, ils vont monter en puissance. L’Open Source est un formidable moyen de mutualiser des développements applicatifs et de promouvoir des standards. Des acteurs comme Bull (OW2, NovaForge), IBM (Eclipse), Google (Chrome, Wave…), etc. l’ont amplement démontré. Dans les télécoms, c’est l’effervescence avec Android et maintenant Symbian et MeeGo. Pourquoi les acteurs de l’industrie, de la banque, de la santé ne feraient-ils pas de même avec des solutions métiers ? Ils s’épuisent sur leur cœur de métier quand l’usager attend de nouveaux services, innovants et à coûts compétitifs. Les initiatives métiers se multiplient, citons BibLibre qui accompagne les bibliothèques ; Oya, une entente qui regroupe onze entreprises de l’agroalimentaire autour de la plateforme ERP Open For Business (OFBiz) d’Apache ; Etude, logiciel de gestion de cabinets d’avocats, développé par un avocat et reversé sur SourceForge ; et bien sûr l’Adullact qui a montré la voie pour le secteur public. D’autres suivront. Les périodes de crise sont toujours des moments favorables aux idées nouvelles, auparavant jugées incongrues ou chimériques. En 15 ans, l’Open Source a révolutionné les technologies et les processus métiers du monde de l’informatique. Sa percée dans les métiers sectoriels ne fait que commencer !










